Lumières de l’architecture et architecture de la lumière

Les Occidentaux ont parfois comparé Dieu à un grand Architecte de l’univers, dont les plans (impénétrables à l’esprit humain) auraient les caractéristiques des formes pures platoniciennes. Comme si le monde matériel existait « sur papier », dessiné de toute éternité avec un compas et un rapporteur d’angle divins.

Cette métaphore a eu un énorme impact sur l’acte de création (ou de «subcréation», comme dirait J. R. R. Tolkien), sur le rôle et les responsabilités de l’artiste, et autres «créatures» devenues «créatrices». Par contre, attention à l’hubris de se croire tout-puissant comme Dieu; les ingénieurs le savent, eux qui portent à l’auriculaire un anneau de fer, taillé dans les restes de l’ancien pont de Québec (qui s’était effondré dans le fleuve Saint-Laurent, entraînant des dizaines de morts). L’humilité est de mise en ce bas monde. Même en art! Même en tant que spectateur.

Fiat Lux

L’artiste Denis Lanteigne, de Caraquet, semble inquiet, les yeux rivés vers le ciel: de gros nuages passent devant le soleil sans se presser, cachant ses rayons. C’est que l’astre du jour est au cœur de l’installation de Lanteigne: trois rangées de huit miroirs (fixés à des trépieds de métal ou de bois, certains peints, d’autres «chaulés») sont plantés dans la pelouse en pente qui borde la résidence Lafrance et le Parc écologique du Millénaire.

Nous avons rendez-vous à 15h, l’heure idéale pour voir se dessiner des formes géométriques simples sur la surface du premier bâtiment que l’on voit en allant au campus de l’Université de Moncton : la résidence Lafrance. Lanteigne y fut locataire durant ses études. D’ailleurs, nous discutons de beaucoup de choses, sur des sujets variés, comme à chaque fois que nous nous voyons. Les anecdotes fusent, les idées jaillissent de ce grand corps taillé dans la matière même du territoire qu’il habite.

Pendant qu’il attend que le soleil revienne, Lanteigne me raconte comment les bâtiments des Robin, à Caraquet, étaient «chaulés», pour les propriétés antiseptiques de la chaux. Ce blanc très spécial, qui a l’apparence ou la «texture» d’une meringue (selon moi), il s’en sert dans certaines de ses œuvres. Un soleil un peu faiblard s’affale sur les miroirs.

Ici, je suis surpris de l’installation, tellement différente de ce que Lanteigne m’avait habitué de voir, à Tracadie ou à Caraquet. J’essaie de comprendre. J’observe. Je tente de déchiffrer.

Les minutes passent, le soleil change de position dans le ciel, et les formes géométriques (losange, carré, cercle) se déforment; Denis vérifie que son appareil photo prend toujours des clichés aux deux minutes. Il semble jubiler de voir le cercle devenir virgule, le losange se perdre dans une espèce d’anamorphose étrange.

J’essaie de suivre ses explications, passionnées et passionnantes. Malheureusement, je ne suis pas sûr d’avoir saisi la signification de l’œuvre. J’ai atteint la limite de mes propres capacités à rationaliser «La face cachée du Soleil: métamorphoses duales». Je me laisse porter par la beauté du moment.

Comme un architecte de la lumière, ou comme un démiurge testant ses pouvoirs sur la matière, Lanteigne semble s’amuser et habiter le territoire, sur la frontière entre nature et architecture, entre ciel et alchimie… C’est tout ce qui compte, au fond!

La «ceinte» Trinité

Comme la Trinité des personnes divines dans la théologique chrétienne, il semble que le Collectif M+M+M se soit créé par un mystérieux acte d’amour. Mathieu Boucher-Côté et Marika Drolet-Ferguson sont un couple d’architectes, l’un Québécois, l’autre Acadienne, vivant et travaillant ensemble à Tracadie. Marie-Êve Cormier, quant à elle, a étudié avec Drolet-Ferguson en arts visuels (la sculpture), mais leur amitié est née plus tard, grâce aux voyages. Le voyage semble être un pivot pour comprendre à la fois leur agencement (leur nature «trine et une»), leur envie de travailler ensemble, leur projet et la finalité de celui-ci. Pourtant, ils bâtissent un mirador.

Escalier dirigé vers une plateforme suspendue au-dessus des graminées qui se balancent aux extrémités du parc, leur «pavillon poétique architectural de petite envergure» rappellera aux visiteurs un débarcadère d’avion. On y monte vers… rien. Une aire qui fera le guet entre l’autoroute et le parc, entre l’univers magique de l’art et la réalité brutale d’une ville postindustrielle qui se sent mal à l’aise dans son environnement naturel, dans son patrimoine bâti mal entretenu et dans son être bicéphale, bilingue et biscornu.

Cormier m’explique comment l’architecture et la scénographie se conjuguent ici, aux confins du parc, en bordure de rien, afin d’observer la nature, qui observera l’observateur. Dédoublement (miroir) du regard posé sur l’intemporel: la structure elle-même sera «brûlée», selon une technique japonaise traditionnelle, afin d’en améliorer la durabilité. La tourelle deviendra noire. Les hautes herbes tout autour dissimuleront l’escalier et les pieux. Les parois dissimuleront la personne qui gravira l’escalier, tout en lui dissimulant les alentours, jusqu’à l’arrivée en haut, sur la plateforme. Tout devient voyage, lorsque le Collectif M+M+M hypostasie ses idées.

Réflexion sur l’architecture, son utilité («fonctionnalité») et son impact visuel sur la nature, mais aussi réflexion sur la tension entre l’humanité et le ciel («transcendance»), le pavillon Kiss & Fly invite à la douce dérive poétique. Mais en attendant, il faut le construire, ce pavillon, et c’est là qu’intervient le Mystère de la trinité des mousquetaires selon Alexandre Dumas: les trois M sont quatre! Mathieu David Vautour, deus ex machina sur le site du Symposium, leur offre son expérience et ses conseils.

Ne leur reste plus qu’à transformer l’eau en vin, et je ne réponds plus de moi!