Il pleut toujours II

Mardi premier octobre

Il est assez étrange de parler de la pluie avec une aussi grande insistance mais cela tient sans doute au fait que la pluie est un événement qui contrecarre bien des entreprises. Bienfaisante et dérangeante à la fois puisque le symposium en subit les contre-coups. André Lapointe qui fut des deux autres éditions était pourtant confiant qu’à ce temps-ci de l’année, du moins dans les deux autres occasions, il y avait eu du beau temps et cette période de l’année est d’ordinaire réputée pour être particulièrement ensoleillée.

Je ne suis pas encore allé dans le parc, j’attends demain où la météo nous promet une journée splendide. Ça reste à voir mais sinon je mettrais mes bottes et mes habits imperméables pour m’aventurer sur les lieux.

Hier midi (mardi 1 oct.), bien au sec, je suis donc allé entendre une conférence très éclairante de Bénédicte Ramade portant sur la dimension écologique de l’art nature, l’évolution qui l’a marqué depuis le land art jusqu’à présent. Elle a parlé des liens que cette forme d’art a entretenu avec l’art conceptuel à ses débuts puis avec une sorte de mégalomanie qu’elle attribue au fait que 1969, qui fut une année charnière pour ce type d’intervention, est marqué par la marche de l’homme sur la lune. Mentionnant des oeuvres iconiques telles que «Double Négative» de Michael Heizer ou «Spiral Jetee» de Robert Smithson, elle a parlé de l’ampleur qui marque ces projets. Désormais s’installe une volonté de faire des inscriptions monumentales visibles de la lune et en fait il y a même actuellement un lien google pour nous ramener sur le lieu de la célèbre spirale de Smithson, de la même manière que Double Negative, autrefois difficile à trouver, peut maintenant être visité avec un minimum d’effort.

Si ces œuvres sont le fait d’interventions mécanique peu soucieuses de leur empreinte carbone ou de leur impact écologique, il en ira tout autrement d’un autre type de travaux qui voient à zoner des espaces urbains auxquels on va vouloir donner une autre vie ou à ramener dans l’espace de la galerie des phénomènes, des cultures ou des propositions qui plus près de la nature. Ces manifestations sont la plupart du temps directes et visent à rendre conscient un public dont on espère qu’il réagira au dépaysement auquel il est confronté. On espère ainsi le sensibiliser afin de le faire passer à l’action car ces œuvres sont le produit d’une nouvelle conscience qui se développe alors dans les années 70 à savoir que les ressources de la planètes vont un jour s’épuiser et qu’il faut trouver des solutions pour parer à cette éventuelle catastrophe. Au nombre de ces œuvres on retrouve «Time Landscape» de Alan Sonfist qui récupéra une portion de terre de Manhattan pour y faire pousser une végétation autochtone à cette région ou «Wheatfield – A Confrontation» de Agnes Denes qui fit pousser un champ de blé à l’ombre des twin towers du World Trade Center à l’époque où elles dominaient le paysage new-yorkais.

La dernière manche de cette évolution vient d’une volonté des artistes de travailler en relation avec des scientistes qui mettent leurs recherches à disposition des créateurs pour produire des œuvres hybrides où nature et science se complètent avec des résultats étonnants. Ramade nous parle ainsi de deux œuvres dont l’une est une sculpture monumentale dont la matière est une sorte de béton qui contribue à la purification de l’air. Même chose pour ces plants de blé d’Inde qui permettent d’absorber les métaux lourds mêlés au sol contaminé où ils sont enracinés. Il s’agit alors de traiter les feuilles de ces plantes pour récupérer les métaux qu’ils contiennent.

Bénédicte Ramade conclut sa conférence montrant des images de solutions un peu naïves pour combler le manque d’espace vert, le manque d’accès à la nature ou une sorte d’allégorie comme cette œuvre, véritable char allégorique où l’on a monté un petit paysage sur la plateforme d’un camion destiné à être promené en ville permettant ainsi aux citadins de rêver que loin du bitume il existe une nature foisonnante et verte qui continue d’exister de plus bel. Dernière image, celle d’une œuvre fabriquée de pneus déchiquetés avec lesquels l’artiste a créé un palmier noir qu’on retrouve en galerie mais aussi au milieu d’une végétation dont la verdure est authentique créant ainsi une distance entre la vérité de cet environnement où la présence incongrue de cet arbre constitue une sorte d’interrogation quant à son appartenance, sa création et sa provenance.

Tout au cours de la conférence il m’est apparu plus que jamais qu’une grande partie de l’art contemporain dépend énormément de la théâtralité de sa mise en scène et sur la mise en contexte qui lui permet de créer des ruptures, ce qui demeure toujours le grand stratagème de la modernité qu’elle soit post ou post-post. Rupture ici avec la galerie d’art qui jusqu’à tout récemment servait de refuge à tous les excès mais ici, ce cadre, ce contexte n’existant plus, il y a quand même rupture entre l’espace urbain et l’espace nature, une discontinuité, une surprise, un déplacement pour reprendre le terme et la stratégie de Robert Smithson qui déplaçait dans la galerie d’art des objets rapportés de l’extérieur.

Roland Barthes disait que notre rapport avec la nature était celui qu’on peut voir à distance dans une automobile en mouvement. Cette accélération, ce flou lointain, cette vision artificielle est sans doute en train de nous rattraper en ce qui a trait à la nature qu’on retrouve en galerie sous forme de photos ou d’éléments qui font figure de fragments magiques comme ces plantes, présentement exposées à la GAUM, et qui émettent de curieux sons quand on les touche. Les surréalistes voyaient la beauté, à la suite du poète Lautréamont, «comme la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table à dissection». L’incongruité de cette vision est peut-être ce qui nous fascine aussi dans l’art nature et son évolution depuis le land art jusqu’aux travaux zen de Goldsworthy. À la suite de Lautréamont peut-être dira-t-on bientôt : «Beau comme la rencontre fortuite d’une feuille d’érable sous une bulle de plexiglas dans l’espace temporisée d’une galerie d’art.». Heureusement qu’il y a encore des feuilles en quantité que nous oublions sur leurs arbres. De les ramener dans un espace artificiel suffit-il à nous les rendre plus belles, plus fragiles et surtout plus nécessaires.