La tige et la racine

Quand je suis arrivé sur les lieux, Sonja Hébert discutait avec un homme que je découvris être son père. Car si Sonja Hébert est une artiste installée depuis 25 ans à Vancouver, ses racines se trouvent à Moncton, où elle débuta ses études, qui se poursuivirent assez tôt à Montréal, avant de prendre le chemin de l’Ouest canadien.

Tisser. Vanner. Tresser. Natter. Hébert s’assoie sur un tabouret, et empoigne une gerbe de graminées vivantes, évaluant du regard la manière d’en tresser les tiges sans affecter les racines. Le processus est solitaire, silencieux et zen. Humble, aussi. Mon regard tente de lire les courbes de cette chevelure végétale patiemment nouée. Un espace est créé entre les épaisses tresses, un espace où elle m’invite à entrer. Ainsi entouré de ces étranges murets qui m’arrivent à la taille, et de ces tiges libres qui en parsèment les interstices et qui flottent au vent, presque jusqu’à mes épaules, je me sens étrangement en sécurité.

«C’est psychologique», dit-elle. Je la crois. De la même manière qu’un Lars von Trier a pu créer un village (pour son film Dogville) avec pour seuls murs le tracé peint au sol des maisons, nous n’avons besoin que des ressources de notre imagination, combinées à nos propriétés cognitives et à nos capacités sensorielles pour découper/détourner/définir l’espace. Gilles Bruni, collègue artiste dans ce même Symposium, agit de la sorte pour nous faire réfléchir. Mais s’il s’intéresse plutôt à la «cache», espèce de nidification humaine (trop humaine?), Hébert ne vise pas le même but. Plutôt une réflexion sur la tige – et sur les racines.

C’est au Portugal qu’Hébert a commencé une réflexion sur le végétal (elle qui affirme s’être plutôt inspirée de la danse et ce, dans l’espace cubique blanc des galeries, par le passé). Bien qu’ayant étudié la vannerie auprès d’une spécialiste Haïda de la côte ouest, Hébert s’est plutôt laissée porter par les possibilités du terrain que le Parc écologique du Millénaire permettait. C’est son père qui en fit le relevé pour elle avant qu’elle ne quitte Vancouver. Ce dernier, passionné de photographie, lui envoya d’innombrables clichés. Ce qui ressortait d’emblée, c’était l’omniprésence des graminées (ce foin, cette chevelure des marais et des prées entourant le campus universitaire de Moncton). Une idée, ensuite, a germé.

Lorsque je lui parle d’une de mes hypothèses, soit l’influence des arts textiles sur son travail dans le Parc, son regard s’allume; mais ce n’est pas quelque chose qu’elle a consciemment explorée. Depuis quelques années, je remarque le retour (je suis loin d’être le seul), dans les arts contemporains (ou actuels) des techniques anciennes, artisanales et patrimoniales ou matrimoniales. Les arts textiles, représentés au Nouveau-Brunswick par une autre Hébert de grand talent, Marie-Claude, et le groupe des Hookeuses du Bor’de’lo, me semblent emblématiques du mouvement, en réinterprétant des techniques anciennes (comme le «hookage» de tapis) selon des réflexions et des pratiques artistiques actuelles.

Un autre élément, ouvertement revendiqué par Sonja Hébert, et qui me semble porteur d’une profonde signification historique et existentielle, c’est le lien que l’humanité entretient depuis près de cinquante mille ans avec les céréales, ces graminées cueillies puis cultivées, dont l’importance ne fit que croitre jusqu’à favoriser la sédentarisation et la création de communautés humaines de plus en plus urbaines (les premières villes étant nées il y a environ dix mille ans, mais les villages sont plus anciens encore). L’arrivée des premiers humains dans les Amériques coïncide à peu près avec le développement de l’agriculture (toute proportion gardée), il y a plusieurs dizaines de milliers d’années. Nos frères et sœurs aîné.e.s, les Premières Nations, sont donc salué.e.s, tout comme les ancêtres d’Hébert (laquelle porte incidemment le patronyme de celui qu’on dit être le premier cultivateur de la Nouvelle-France, Louis Hébert).

Réflexions sur les racines, donc, celles qui demeurent même lorsque nous nous transplantons ailleurs; réflexions sur les liens entre l’humanité et les graminées, et entre l’humanité et les métiers artisanaux; réflexions sur le paysage et sur le travail manuel (travaux des champs, travail de l’artiste); réflexions sur l’histoire humaine (cette tresse vivante qui s’engendre elle-même malgré sa disparition inéluctable, cyclique comme les saisons); réflexion, enfin, sur le sens de l’existence: l’œuvre performative et installative de Sonja Hébert, répétitive et pourtant toujours différente, modeste mais herculéenne, manuelle mais intellectuelle, parmi ces neuf (neuves) propositions qui ont propulsé le présent Symposium, fut définitivement un de mes coups de cœur.

(le titre de l’essai est un clin d’œil à Pierre Guitard dont le premier album se nomme La tige et la racine)