{"id":983,"date":"2016-10-02T01:08:29","date_gmt":"2016-10-02T04:08:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.artnaturemoncton.ca\/fr\/?p=983"},"modified":"2016-10-02T22:12:09","modified_gmt":"2016-10-03T01:12:09","slug":"la-tige-et-la-racine-clin-doeil-a-pierre-guitard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.artnaturemoncton.ca\/fr\/la-tige-et-la-racine-clin-doeil-a-pierre-guitard\/","title":{"rendered":"La tige et la racine"},"content":{"rendered":"<p>Quand je suis arriv\u00e9 sur les lieux, <a href=\"http:\/\/www.artnaturemoncton.ca\/fr\/symposium2016\/artistes\/sonja-hebert\/\">Sonja H\u00e9bert<\/a> discutait avec un homme que je d\u00e9couvris \u00eatre son p\u00e8re. Car si Sonja H\u00e9bert est une artiste install\u00e9e depuis 25 ans \u00e0 Vancouver, ses racines se trouvent \u00e0 Moncton, o\u00f9 elle d\u00e9buta ses \u00e9tudes, qui se poursuivirent assez t\u00f4t \u00e0 Montr\u00e9al, avant de prendre le chemin de l\u2019Ouest canadien.<\/p>\n<p>Tisser. Vanner. Tresser. Natter. H\u00e9bert s\u2019assoie sur un tabouret, et empoigne une gerbe de gramin\u00e9es vivantes, \u00e9valuant du regard la mani\u00e8re d\u2019en tresser les tiges sans affecter les racines. Le processus est solitaire, silencieux et zen. Humble, aussi. Mon regard tente de lire les courbes de cette chevelure v\u00e9g\u00e9tale patiemment nou\u00e9e. Un espace est cr\u00e9\u00e9 entre les \u00e9paisses tresses, un espace o\u00f9 elle m\u2019invite \u00e0 entrer. Ainsi entour\u00e9 de ces \u00e9tranges murets qui m\u2019arrivent \u00e0 la taille, et de ces tiges libres qui en pars\u00e8ment les interstices et qui flottent au vent, presque jusqu\u2019\u00e0 mes \u00e9paules, je me sens \u00e9trangement en s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00abC\u2019est psychologique\u00bb, dit-elle. Je la crois. De la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019un Lars von Trier a pu cr\u00e9er un village (pour son film <em>Dogville<\/em>) avec pour seuls murs le trac\u00e9 peint au sol des maisons, nous n\u2019avons besoin que des ressources de notre imagination, combin\u00e9es \u00e0 nos propri\u00e9t\u00e9s cognitives et \u00e0 nos capacit\u00e9s sensorielles pour d\u00e9couper\/d\u00e9tourner\/d\u00e9finir l\u2019espace. Gilles Bruni, coll\u00e8gue artiste dans ce m\u00eame Symposium, agit de la sorte pour nous faire r\u00e9fl\u00e9chir. Mais s\u2019il s\u2019int\u00e9resse plut\u00f4t \u00e0 la \u00abcache\u00bb, esp\u00e8ce de nidification humaine (trop humaine?), H\u00e9bert ne vise pas le m\u00eame but. Plut\u00f4t une r\u00e9flexion sur la tige \u2013 et sur les racines.<\/p>\n<p>C\u2019est au Portugal qu\u2019H\u00e9bert a commenc\u00e9 une r\u00e9flexion sur le v\u00e9g\u00e9tal (elle qui affirme s\u2019\u00eatre plut\u00f4t inspir\u00e9e de la danse et ce, dans l\u2019espace cubique blanc des galeries, par le pass\u00e9). Bien qu\u2019ayant \u00e9tudi\u00e9 la vannerie aupr\u00e8s d\u2019une sp\u00e9cialiste Ha\u00efda de la c\u00f4te ouest, H\u00e9bert s\u2019est plut\u00f4t laiss\u00e9e porter par les possibilit\u00e9s du terrain que le Parc \u00e9cologique du Mill\u00e9naire permettait. C\u2019est son p\u00e8re qui en fit le relev\u00e9 pour elle avant qu\u2019elle ne quitte Vancouver. Ce dernier, passionn\u00e9 de photographie, lui envoya d\u2019innombrables clich\u00e9s. Ce qui ressortait d\u2019embl\u00e9e, c\u2019\u00e9tait l\u2019omnipr\u00e9sence des gramin\u00e9es (ce foin, cette chevelure des marais et des pr\u00e9es entourant le campus universitaire de Moncton). Une id\u00e9e, ensuite, a germ\u00e9.<\/p>\n<p>Lorsque je lui parle d\u2019une de mes hypoth\u00e8ses, soit l\u2019influence des arts textiles sur son travail dans le Parc, son regard s\u2019allume; mais ce n\u2019est pas quelque chose qu\u2019elle a consciemment explor\u00e9e. Depuis quelques ann\u00e9es, je remarque le retour (je suis loin d\u2019\u00eatre le seul), dans les arts contemporains (ou actuels) des techniques anciennes, artisanales et patrimoniales ou matrimoniales. Les arts textiles, repr\u00e9sent\u00e9s au Nouveau-Brunswick par une autre H\u00e9bert de grand talent, Marie-Claude, et le groupe des Hookeuses du Bor\u2019de\u2019lo, me semblent embl\u00e9matiques du mouvement, en r\u00e9interpr\u00e9tant des techniques anciennes (comme le \u00abhookage\u00bb de tapis) selon des r\u00e9flexions et des pratiques artistiques actuelles.<\/p>\n<p>Un autre \u00e9l\u00e9ment, ouvertement revendiqu\u00e9 par Sonja H\u00e9bert, et qui me semble porteur d\u2019une profonde signification historique et existentielle, c\u2019est le lien que l\u2019humanit\u00e9 entretient depuis pr\u00e8s de cinquante mille ans avec les c\u00e9r\u00e9ales, ces gramin\u00e9es cueillies puis cultiv\u00e9es, dont l\u2019importance ne fit que croitre jusqu\u2019\u00e0 favoriser la s\u00e9dentarisation et la cr\u00e9ation de communaut\u00e9s humaines de plus en plus urbaines (les premi\u00e8res villes \u00e9tant n\u00e9es il y a environ dix mille ans, mais les villages sont plus anciens encore). L\u2019arriv\u00e9e des premiers humains dans les Am\u00e9riques co\u00efncide \u00e0 peu pr\u00e8s avec le d\u00e9veloppement de l\u2019agriculture (toute proportion gard\u00e9e), il y a plusieurs dizaines de milliers d&rsquo;ann\u00e9es. Nos fr\u00e8res et s\u0153urs a\u00een\u00e9.e.s, les Premi\u00e8res Nations, sont donc salu\u00e9.e.s, tout comme les anc\u00eatres d&rsquo;H\u00e9bert (laquelle porte incidemment le patronyme de celui qu&rsquo;on dit \u00eatre le premier cultivateur de la Nouvelle-France, Louis H\u00e9bert).<\/p>\n<p>R\u00e9flexions sur les racines, donc, celles qui demeurent m\u00eame lorsque nous nous transplantons ailleurs; r\u00e9flexions sur les liens entre l\u2019humanit\u00e9 et les gramin\u00e9es, et entre l\u2019humanit\u00e9 et les m\u00e9tiers artisanaux; r\u00e9flexions sur le paysage et sur le travail manuel (travaux des champs, travail de l\u2019artiste); r\u00e9flexions sur l\u2019histoire humaine (cette tresse vivante qui s\u2019engendre elle-m\u00eame malgr\u00e9 sa disparition in\u00e9luctable, cyclique comme les saisons); r\u00e9flexion, enfin, sur le sens de l\u2019existence: l&rsquo;\u0153uvre performative et installative de Sonja H\u00e9bert, r\u00e9p\u00e9titive et pourtant toujours diff\u00e9rente, modeste mais hercul\u00e9enne, manuelle mais intellectuelle, parmi ces neuf (neuves) propositions qui ont propuls\u00e9 le pr\u00e9sent Symposium, fut d\u00e9finitivement un de mes coups de c\u0153ur.<\/p>\n<p>(le titre de l&rsquo;essai est un clin d&rsquo;\u0153il \u00e0 Pierre Guitard dont le premier album se nomme <a href=\"https:\/\/pierreguitard1.bandcamp.com\/releases\" target=\"_blank\"><em>La tige et la racine<\/em><\/a>)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand je suis arriv\u00e9 sur les lieux, Sonja H\u00e9bert discutait avec un homme que je d\u00e9couvris \u00eatre son p\u00e8re. 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