Embarqué

Parfois, la seule option disponible au reporter désirant couvrir un conflit, c’est de s’embarquer. En anglais, on ne parle pas d’aller en barque, car l’embedding propose plutôt autre chose, dans un lit.

Le conflit dans lequel je désirais tant m’immerger en est un qui rage depuis, chépa moi, l’ère Cénozoïque: notre guerre insensée contre la nature. Insensée parce que nous, nous sommes aussi la nature, mais bref, n’entrons pas là-dedans car ça risque d’éveiller des volcans. Je me suis donc porté volontaire pour accompagner, en sortie artistique, deux commandos pluridisciplinaires de Moncton: Daniel H. Dugas et Valerie LeBlanc.

Premier exercice. Derrière la Résidence LaFrance, sur la butte de Taillon.
Tout près de l’endroit où Denis Lanteigne, l’Archimède de Caraquet, a placé une armada de miroirs pour manipuler le soleil. Visible/Invisible : négocier l’impossible, voilà l’énoncé de la mission existentialiste pour laquelle j’allais devenir un «spect-acteur». Dugas et LeBlanc m’informent qu’ils veulent tenter de masquer ma visibilité, et non me rendre invisible. LeBlanc m’ordonne de revêtir une combinaison blanche, des gros bas blancs et même une cagoule blanche sans trous. Puis, elle me glisse une page avec mon nom écrit en caractères gras. Pour m’identifier, une fois que je me serai éclipsé?

Quelle est la taille carbonique de mes empreintes?

Dugas me donne ensuite carte blanche avant de s’installer derrière sa caméra fixée sur un trépied. Action!
Here we go. C’est ma chance de prouver que je ne suis pas invisible.
À priori, je gambade, comme une bête. Abominable.
Puis je m’arrête à un arbre et j’imite timidement une girafe.
Sniffant une feuille avant de poursuivre mon chemin.

Deuxième exercice. Amphithéâtre du Pavillon Clément-Cormier.
J’assiste au débriefing. Sur l’écran ma figure.
LeBlanc fait glisser le curseur de l’incrustation Chroma.
Une version antérieure (le passé) ou ultérieure (l’avenir) de l’arrière-plan recouvre désormais ma silhouette mouvante.
Rêve éveillé d’écologie profonde, l’humain est effacé de l’équation.
Un pied de nez à notre nouvelle ère géologique : l’Anthropocène.

Cependant, l’illusion est passagère, les manipulations infographiques ont plus tendances à camoufler ma silhouette que de l’effacer. La figure furtive se déplace dans le paysage, évoquant un peu le Yautja extraterrestre dans Predator.

Troisième exercice. Sous-sol non-aménagé. Devant son portable.
Il y a quelques années, un ami poète m’avait dit: «si t’es pas sur l’internet, t’existes pas…»
Je clique sur le lien suivant : https://visibleinvisiblesite.wordpress.com
et me voilà, ainsi que plusieurs autres «spect-acteurs», nos passages physiques amenés, par Dugas et LeBlanc,
vers leur limite d’invisibilité.

La campagne progresse bien.