L’art/nature et la nature de l’art : mise en contexte

Mon premier contact avec l’art nature, tel qu’on peut en faire l’expérience durant le Symposium, fut initié par l’artiste André Lapointe, créateur d’une œuvre en 2006 qu’on peut toujours observer en bordure de l’autoroute des Anciens combattants (en direction de Shediac). Il avait sculpté un bosquet d’arbres, en taillant les troncs à des hauteurs variées, et en peignant de rouge la surface ainsi obtenue. Plus tard, en 2011, j’ai eu la chance d’écrire au sujet de son exposition conjointe avec Alex Caroll, «De Natura», à la Galerie 12 du Centre culturel Aberdeen. Son processus s’y apparentait à celui de l’artiste allemand Nils-Udo: l’exposition présentait des photographies d’interventions de Lapointe sur la nature de différentes régions, en forêt ou sur des rivages, de manière monumentale ou infinitésimale. Depuis, cette pratique artistique, qui consiste à sortir de l’atelier pour aller «dans» le paysage, pour intervenir «sur» la nature, continue de m’interpeler.

Le rapport entre l’art et la nature s’est historiquement incarné de manière très différente d’une époque à l’autre en Occident. Entre les rocailles qui imitent l’apparition de ruines gréco-romaines dans des jardins artificiels aux 17e et 18e siècles, et les modifications à grande échelle de paysages comme on a pu en être témoins à partir des années 1960 (land art, earthwork, œuvres in situ), l’idée d’une Nature différente de l’humain et l’idée de création artistique ont pris des tangentes bien différentes. L’époque classique, puis le baroque ont réhabilité des formes «antiques», réinterprétées avec plus ou moins d’irrégularités. Le baroque, en particulier, a introduit les formes organiques, ainsi que l’art du faux, de l’illusion et du trompe-l’œil, dont se servent encore, et poussent plus loin, les artistes contemporains.

Cette histoire met à jour une conception double des rapport entre l’art et la nature: l’art peut permettre à l’humain d’exalter et de mettre en valeur la nature, source d’inspiration et lieu sacré; mais l’art peut aussi servir à dominer, ordonner et «dénaturaliser» la nature, voire remettre en cause la présence de l’humanité au sein de celle-ci. L’art peut servir autant à voiler qu’à dévoiler la nature, autant à la limiter qu’à la rendre «monstrueuse» ou spirituellement transcendante (le philosophe Pierre Hadot explore cette «idée de nature» dans le livre Le voile d’Isis). Par le fait même, l’art ne cesse jamais de changer de nature: les courants artistiques remettent en question la capacité à voiler/dévoiler de l’art. Ils en inventent de nouvelles lois, de nouvelles règles, souvent selon un schémas dialectique. Par exemple, les artistes de l’art conceptuel, du minimalisme, de l’arte povera, du modernisme et de l’art éphémère s’opposeront, se combattront, et fragmenteront presque à l’infini la représentation de l’art au 20e siècle, faisant éclater les cadres ou réintroduisant des règles classiques, aussitôt contestées.

L’art se dédouble dans sa pratique et son expérience concrète, se mettant en danger et se plaçant sans cesse à côté de lui-même pour mieux se réfléchir. Les artistes qui composent la cohorte 2016 du Symposium d’art/nature ne font pas exception, repoussant les limites de ce à quoi s’attend l’amateur d’art (le «spectateur») en allant au Parc écologique du Millénaire. Par exemple, Denis Lanteigne sort du cadre du parc pour utiliser une résidence universitaire comme écran de projection (de la lumière du soleil réverbérée). Valerie LeBlanc et Daniel Dugas, quant à eux, ont filmé des volontaires dans le parc, mais pour mieux projeter le résultat de leur manipulation visuelle dans la Galerie Louise-et-Reuben-Cohen.

Si le land art et l’arte povera, en tant que courants artistiques antimodernistes contemporains, désirèrent sortir l’art des musées et abandonner les matériaux «nobles» (marbre, peinture, bronze, etc.) au profit des «objets» qu’on trouve dans la nature, LeBlanc et Dugas, comme Lapointe et Nils-Udo (en photographiant et en encadrant leur travail, souvent éphémère, sur la nature), réintroduisent leur pratique dans la sphère muséale, selon un mouvement qui me semble paradoxal.

Ce n’est qu’un début de réflexion, dans les prochains billets je tenterai d’approfondir en faisant l’expérience du Symposium et en questionnant quelques artistes.